Il faudrait expliquer l’inexplicable — Charlotte Delbo

Dans l’escalier du musée, suspendus dans le vide, 72 éclats de verre forment des
lignes fragiles et lumineuses. Elles composent Larmes, une installation in situ réalisée par
l’artiste espagnole basée à Toulouse Olga Simón, créée pour dialoguer avec l’exposition
« Survivre à Auschwitz ». Ce nombre d’éclats de verre n’est pas choisi au hasard : les 72
larmes incarnent les 72 convois partis de France vers Auschwitz-Birkenau entre 1942 et
1944, 72 convois, chacun chargé de milliers d’hommes, de femmes, d’enfants parfois très
jeunes. Ce que ces données historiques, ce que les archives et les chiffres peinent parfois
à transmettre, cette pluie figée de larmes les transforme ainsi en une présence sensible,
presque physique.
Le verre, matériau privilégié de l’artiste, est traité ici dans sa dualité : lisse et solide,
mais aussi cassant, fragile et acéré. L’artiste a travaillé des plaques de verre anciennes à
main nue pour en éprouver le tranchant, et chaque éclat suspendu à un fil est comme sur
le point de tomber, dans un instant arrêté entre douleur et mémoire.
Le choix de l’escalier n’est pas anodin, lui non plus. Lieu de passage et de transition, avec
des marches qui sont comme des échos aux rails, il symbolise le mouvement des déportés
arrachés à leurs vies, le parcours des survivants des camps, mais aussi le cheminement des
visiteurs à travers l’histoire. Olga Simón inscrit ainsi son travail dans une réflexion plus large
sur les traces laissées par les événements traumatiques et sur la fragilité de la mémoire.
Cette oeuvre n’illustre pas l’histoire : elle l’éclaire autrement, en révélant ce qui demeure
invisible dans les archives — l’émotion, le deuil, la persistance du souvenir.
